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Jean Brun (suite): L'absence et l'angoisse

L'absence

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Jean Brun naît à Agen en 1919, dans une famille protestante avant de partir faire sa classe de philosophie au lycée de Toulouse, où il a comme professeur Georges Canguilhem. Bachelier ès lettres en 1937, il part poursuivre ses études à la Sorbonne.

Le jeune Brun grandit dans une époque traumatisée par l’ampleur des combats et des ravages de la Première Guerre Mondiale ; Maurice Agulhon parle d’une France « malade de la guerre ». Avant toute autre chose, c’est une France en deuil qui, à l’aube de l’année 19, tente de se reconstruire et d’organiser la vie. Avec près d’un million quatre cent mille victimes (en grande partie des combattants), soit 3,5% de la population totale et 10% de la population active, la mort frappe presque tous les français. Du noir des veuves à l’assistance aux pupilles en passant par les monuments aux morts qui surgissent un peu partout, l’expérience douloureuse de la perte d’un proche envahit les hommes et le pays. C’est donc une France du manque, de l’absence, dans laquelle Jean Brun passe ses premières années. Une France de la séparation, ce qui aux yeux de Brun, reprenant Plotin, exprime le mieux la condition humaine : « Tous les êtres sont ensemble mais chacun d’eux est séparé »[1].

Une telle absence a sans doute servi de « toile de fond » à la construction de l’univers mental du jeune Brun. Si on ne peut affirmer qu’elle a influencé sa philosophie, on peut, en revanche, être assuré qu’elle l’a conduit à reposer la question de l’absence avec plus de vigueur. Au point que cette absence devienne omniprésente dans son oeuvre.

Absence dans la philosophie d’abord. « C’est jusqu’au fond des impasses, que nous parcourons après les avoir prises pour autant de routes royales, que la philosophie doit nous conduire » dit-il dans Philosophie et christianisme[2]  : absence de réponse d’une « science » qui prétend en donner.

Absence dans le développement des machines ensuite. Le processus machiniste est une falsification de la réalité existentielle de l’homme qui ne veut pas reconnaître son manque, ce « mal du pays »[3]. Chez Brun, ce manque est une absence d’être. L’homme reste cet « homme caché du cœur »[4]. La machine, la science ne sont que des remplissages et des subterfuges pour cacher cette cassure primordiale de la Chute qui fait de l’homme un être absent en lui-même. Or, le jeune Brun grandit pendant les « Années folles » - sorte de continuum d’effervescence culturelle entre la Grande Guerre et 39-45 - qui tentent de tourner la page de la guerre, de la mort, de l’absence. Voies parallèles d’une tentative d’oubli des êtres et de l’Être, pour fuir l’angoisse.

L’angoisse

La Seconde Guerre oblige Jean Brun à ralentir ses études. Aussi ne passe t-il son agrégation de philosophie qu’en 1946. Il travaille sa thèse de 1955 à 1961 sur Les conquêtes de l’homme et la séparation ontologique. Très marqué par la lecture de Kierkegaard qu’il connaît parfaitement, la question  ontologique s’impose à lui comme une question tragique.

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Un sentiment tragique amplifié par les deux guerres qui façonnent l’environnement de Brun. Des guerres qui tuent plus que toutes celles qui ont précédé ; sur l’ensemble des théâtres d’opérations cela représente plus de dix millions de morts pour la Grande Guerre et plus de cinquante-cinq millions pour la Seconde. Surtout, le processus d’industrialisation de la guerre génère une violence inouïe, comme l’illustre l’usage massif de l’artillerie et de l’aviation pour les bombardements. C’est ainsi que dans Le rêve et la machine , il affirme que la drame est inhérent à la machine qui, un jour au l’autre, se transforme en arme[5]. Même le scalpel du chirurgien peut donner la mort au nom de la vie, comme l’illustrent les expériences des médecins nazis dans les camps. Le sentiment du tragique dans la philosophie brunienne dépasse largement le tragique de Kierkegaard, non pas seulement parce que le premier serait né dans un temps de postmodernisme alors que le premier aurait vécu dans une société déchristianisée, mais parce que l’omniprésence de la mort atteint son paroxysme entre 1915 et 1945. Une mort qui ne s’acharne plus seulement sur les militaires mais aussi sur les civils. Une mort qui n’est pas simplement le fait de massacres perpétués ici ou là mais une mort organisée, génocidaire. Enfin, une mort qui n’est pas simplement massive et ethnique, mais une mort taylorisée avec la Shoah. Ce sont tous ces facteurs qui ramènent Brun « à la dimension essentielle de l’homme et du christianisme (la tentation, l’angoisse, la détresse, la mort) » plutôt que vers « une sérénité édifiante »[6].

Cette fracture tragique contraint Brun à s’interroger sur l’Être à la suite d’Heidegger et Sartre. Contre le philosophe allemand et le philosophe français qui, aux yeux de Brun, esquivent la réalité, il convient d’affirmer que « la parole se tait, l’action s’achève, mais que la nudité demeure ». Or cette nudité, même celle des camps de la mort, est « la signature même de l’homme ». Une nudité qui, pour Brun, est celle de l’être de l’homme sans Dieu. Brun débusque toute idée d’une ontologie à créer, comme Sartre voudrait le faire croire, ou dépendante des structures comme l’affirmeraient les structuralistes c’est-à-dire les sociologues, les linguistes ou les marxistes. Il dénonce avec force le projet absolu et totalitaire  « de faire surgir un nouvel Être » ; une volonté concrétisée dans des systèmes politiques comme le fascisme et le nazisme[7]. Or cette négation de la condition fondamentale de l’homme comme créature déchue sont des tentatives de surmonter le mal en le traitant comme une maladie guérissable par le savoir, le pouvoir et le désir dont notre époque est la pure représentation.

[1] Jean Brun, Le rêve et la machine , op. cit.,  p. 11.

[2] Jean Brun, Philosophie et christianisme , ed. Du Beffroi, 1988, p. 12-13.

[3] Jean Brun, Le rêve et la machine , op. cit., p. 24 et 113-114.

[4] Jean Brun, Les conquêtes de l’homme et la séparation ontologique , Puf, 1961, p 175-176.

[5] Jean Brun, Le rêve et la machine, op. cit , p. 16 et 20.

[6] Jean Brun, L’Europe philosophe , op. cit.,  p. 127.

[7] Jean Brun, Le rêve et la machine , op. cit., p. 14.

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